Memovelo

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Georges CASSIGNARD(1873-1893)

 

 

 

            Cassignard m’a été enseigné par un chercheur du CNRS !

L’ami Jean-Paul Callède, informé de mon intérêt pour les choses du cyclisme, me dit un jour :  « évidemment, tu connais Cassignard… ? »  « Eh bien, non ! »

 La passion pour les coureurs et les courses de vélo, étouffée au sortir de l’adolescence, ne m’avait pas laissé de véritables connaissances sur les débuts de la vélocipédie. Certes, je gardais par devers moi quelques noms, quelques figures et quelques représentations : des hommes habillés de la tête aux pieds avec de larges moustaches, des vélos dépouillés et sans freins, avec de larges guidons plongeants… Major Taylor, Zimmerman… Garin, Aucouturier, Garrigou pour citer des noms plus prés de chez nous.

 

   vu sur le site dela mairie d'Izon (33)         

 

Mes recherches n’avaient pas encore pris la direction franche et brutale des courses et des coureurs. Subissant encore l’emprise et le contrôle social du milieu universitaire, je doutais parfois que cela puisse être un sujet de recherche acceptable, recevable. Et, c’est encore Callède qui me prête « le livre d’or du cyclisme girondin » (Belliard, 1934).

Alors, je suis conforté dans mon intuition : Bordeaux, à la fin du 19ème siècle, est un foyer essentiel de la vélocipédie et du cyclisme naissant. Bordeaux et la Gironde sont peuplés de vélodromes et, s’il y a dès 1891 un Bordeaux-Paris, le cyclisme sur piste, ici peut-être plus qu’ailleurs, est le modèle dominant. L’opinion commune ne s’égare pas trop, lorsqu’elle assimile le coureur bordelais à un sprinter voire un « routier-sprinter ». Et, cela malgré la victoire de Roger Lapébie dans le Tour de France 1937, et bien après.

 

 

cadre en bois sculpté conservant son maillot et sa photo, aujourd'hui suspendu dans la salle de réunion du comité d'Aquitaine de la FFC, rue Périnot à Bordeaux.

 

Cassignard est l’emblème de ce cyclisme de la fin du XIXème siècle. Le premier champion de France que connaît Bordeaux. Et, sa mort brutale à 20 ans en fait le héros d’un groupe de pionniers : Maurice Martin, Jegher, Rousseau… et de notabilités qui ont participé à la naissance de l’U.V.F., de l’U.C.I. ( !) et de la presse sportive.

 

            Sa famille

 

            Georges Cassignard est né à Bordeaux, le 5 août 1873. Son père Jean-Eugène fonde une maison de commerce de vin au n°70 de la rue Mandron. Il est un négociant important de la ville.

Pour ses obsèques, il a été décidé de « faire suivre le cercueil par un domestique portant sur un coussin les principales médailles et palmes gagnées par le roi de la piste défunt ». Maurice Martin décrit ainsi la maison familiale : « En bas les chais ; au premier, les comptoirs et l’habitation. Les malheureux parents sont déjà partis pour Izon ; une domestique vient nous ouvrir tout en larmes et nous conduit à la chambre de Georges. A la porte, un superbe danois pleure, comprenant - pauvre bête !-  que la mort plane sur la maison, et cherche partout son jeune maître ».

Fils unique, Georges Cassignard est éléve au grand lycée de Bordeaux (aujourd’hui, Michel de Montaigne) à une époque où moins de 1% d’une classe d’âge accède au baccalauréat. Son appartenance à la classe aisée ne l’empêche pas d’être attiré très tôt par le sport cycliste qui en est à ses débuts. Il participe à la fondation du Véloce Club lycéen et prend part à quelques courses locales qu’il remporte.

 

            Sa carrière

 

Le 6 octobre 1889, il gagne le championnat de fond du Véloce Club lycéen et des pupilles du Véloce Club bordelais (10km).

 

Le 1er décembre 1889, il représente le Véloce Club bordelais dans le « match des Douze », où il affronte six juniors parisiens, sous le pseudonyme de Dranguissac. Il a choisi cet anagramme de son nom pour « ne pas contrarier ses parents qui n’apprécient pas de le voir négliger ses études ».

Il est assez fréquent de lire que Cassignard a commencé à 16 ans, mais, dans la chambre du champion que décrit aussi Maurice Martin, on peut relever : « La Parqueuse », petit bronze gagné à Arcachon le 14 avril 1887, sa première course ». Cassignard court depuis l’âge de 14 ans !

 

            1890

 

            A 17 ans, il court à Toulouse, Cozes, Saintes, Jonzac, Vichy ou Jarnac.

A cette époque, les courses cyclistes de vitesse se pratiquent sur tricycle, grand bi ou bicyclette, laquelle vient d’être mise au point dans sa version quasi-définitive. Cassignard court à la fois sur « tri » et « bi ». Il se classe souvent et gagne quelquefois.

Le 21 septembre, il est battu par Fournier et Dervil dans le championnat d’amateurs pour bicycles et second derrière Dervil au championnat de tricycles ; il est à considérer qu’il « monte » des creux (caotchouc) et Dervil des pneumatiques.

Le 5 octobre, il gagne le championnat de fond du Young Cycle Club bordelais en couvrant les 48 km en 1h 41’ 48’’.

Le 9 octobre, il bat le record de France des 50 km de Pelisson (Lyon) en couvrant la distance en 1h 49’1’’ (Bordeaux-Paillet et retour).

 

            1891

 

            Le 7 juin, il court sous son vrai nom Cassignard, pour la première fois, à Cognac. Puis, suivent :

            Le 14 juin, Angoulême

            Le 21 juin, Agen : il gagne le titre de « Lauréat des Juniors de France » et arrive ensuite second derrière Médinger dans le championnat de France

            Le juillet, à Carcassonne, il gagne l’Internationale

            Le 12 juillet , Jarnac

            Le 19 juillet, Schweringen (Hollande) où il gagne toutes les séries

            Le 22 août , Vichy

            Le 6 septembre, Jarnac

            Le 20 septembre, Lectoure

            Le 27 septembre, Royan

            Le 15 octobre, sur la piste de Courbevoie, il établit le record du 500m pour tricycle : 49’’ 2/5 et bat celui du kilomètre : 1’34’’. Le lendemain, il établit le record du monde du mille (tricycle) en 2’ 28’’ 2/5, battant le record de Bramson (2’ 31’’ 2/5).

 

            1892

 

            le 8 mai, Cadillac. A cette date, Cassignard a particié à 118 courses, soit 69 fois 1er, 28 fois 2ème, 12 troisième.

            Le 15 mai, Villefranche sur Saône

 

            Le 22 mai, Cognac

            Le 26 mai, Angers

            Champion de France de vitesse le 6 juin

            Le 19 juin, Tours

            Le 26 juin, Agen

            Le 10 jiullet, Carcassonne

            Le 17 juillet, Saintes

            Les 22 et 23 juillet, Vichy

            Le 7 août, Sables d’Olonne

            Les 14 et 15 août, Royan

            Le 21 août, Marseille

            Le 28 août, Bordeaux

            Le 4 septembre, Jarnac : 2ème du championnat de France des tricycles

Ses adversaires les plus coriaces sont alors : Antony, Béconnais, Charron, Cottereau, Echalié, Fournier, Loste ou Médinger…

 

            1893

 

            Angers, 14 mai

            Bordeaux, 25 mai

            Albi, 15 juin

            Milan, 19 juin : match contre Rusticelli

            Gênes, 20 juin : match contre Alaimo

            Bordeaux, 7 juillet, piste tricycle : Km en 1’ 25’’

            Jarnac, 11 juillet

            Bordeaux, 1er août : km bicyclette : 1’ 21’’ 2/5 , record du monde

                                             Bicyclette tandem avec Nivet : 1’ 22’’

            Lille, 6 août : internationale, bi. 2ème et tri. 1er

            Bordeaux, 13 août : internationale, 1er en bi. et en tri.

            Paris, 27 août, vélodrome de la Seine : Champion de France 1km

            Paris, 10 septembre, vélodrome de la Seine : Champion de France 5km

            24 septembre : championnat de France tricyle : 2ème

            dernière victoire dans le Grand Prix d’Italie, au vélodrome de la Seine sur 10 km

 

            le 28 septembre 1893, il plonge le « Tout Paris sportif » dans le deuil en succombant après une chute de cheval.

 

            L’accident

 

            Ses nombreuses victoires lui ont rapporté beaucoup d’argent. A titre d’exemple, la dernière réunion à laquelle il a participé à Marseille comporte 3000  francs de prix dont 1000 au premier, ce qui correspond, à l’époque, à 50 louis d’or de 20 F. Les principales courses qu’il a remportées en 1892 représentent 18000 francs or, et, à la fin de 1892, sur 150 participations, il en a gagné 101 !

            Avec son ami et adversaire Charron, ils ont acquis des chevaux. Mais, ce 28 septembre 1893, Cassignard ne monte pas son cheval, devenu boiteux, mais celui de Fol, l’ancien coureur bordelais. Contrairement à ce que l’on peut lire ici ou là, en matière d’équitation Cassignard n’est pas un novice. Dès l’âge de cinq ans, il monte à cheval. Chez son oncle, à Ambarés, où il passe ses vacances, il a sa disposition un petit cheval appelé justement « le cheval de Georges ». « L’équitation est  le premier exercice de sport qu’il ait connu et aimé », peut-on lire dans le « Véloce Sport ».

 

 

 

Mais, ce matin-là, dans une rue de Paris encombrée de travaux, le cheval fait un écart et glisse des quatre pieds. Cassignard est précipité la tête la première sur le pavé. Il perd son sang à flots par plusieurs blessures. Il reçoit les premiers soins dans une pharmacie où sont déjà accourus : Charron, le Dr Petit, M. Clément, Médinger, Vigneaux et Jules Terront. Puis, il est transporté à l’hôpital Beaujon dans un état comateux. Après une agonie de 8 heures, il décède à 6 heures du soir.

 

 

            Les obsèques

 

            L’enterrement de Georges Cassignard se fait à Izon, le 1er octobre 1893. La famille est originaire de cette petite cité girondine où le grand-père, Fernand Cassignard est le propriétaire de l’épicerie « la plus connue des anciens Izonnais ». Plus de 2000 personnes, une foule énorme y assitent.

Dans le petit cimetière d’Izon, « devant une tombe si tragiquement ouverte » et au milieu des couronnes et des gerbes, « des fleurs envoyées des quatre coins de France et d’Europe », Maurice Martin prononce l’éloge funébre. Il n’hésite pas à parler d’ « un véritable deuil national » et, peut-être pour prévenir toute réticence, il ajoute : « qu’il me soit permis d’évoquer ici cette idée de sport qui fut toute sa jeunesse, toute sa vie, hélas ! » et, un peu plus tard, « ce grand mouvement athlétique où le vulgaire ne voit parfois qu’un jeu futile ».

Avant de clamer : « Adieu, enfant, adieu ! », Maurice Martin a décrit Georges Cassignard : « garçon joyeux et souriant, à la main franchement tendue, à l’esprit droit et ouvert ».

 

 

Après M. Martin, c’est M. P.A.Puy qui, au nom du Club des Cyclistes bordelais,  avoue : « nous te suivions tous et des yeux et du cœur dans ta course rapide sur le chemin de la gloire ; nous faisions plus que t’admirer : nous t’aimions ».

            Dans « le Véloce Sport », Emile Jegher l’affirme : « la vélocipédie sait honorer ses morts ». Autour des parents éplorés par la perte de leur fils unique, les représentants et les amis du cyclisme français sont là. La haute société bordelaise, aussi, est représentée. Enfin, on remarque la présence des docteurs Tissié et Bergonié.  Maurice Martin, dans ce même numéro du 5 octobre 1893 du « Véloce Sport » résume le sentiment général par un titre : « A vingt ans ! »

 

            Conclusion

 

            Aujourd’hui, s’il est possible de s’affranchir de l’aspect émotionnel et cérémonial qui entoure cette brève existence, il convient de bien comprendre le contexte et les caractéristiques du cyclisme de cette époque. Il s’agit plutôt d’un cyclisme sur piste, dont les pratiques sont quelquefois inspirées du monde des courses hippiques (le vélodrome comme l’hippodrome…). La machine utilisée commence juste à être la bicyclette. Les pratiquants sont des « sportsmen », c’est-à-dire des jeunes gens qui ont les moyens et le temps de faire du sport. Parmi eux, certains comme les frères Farman passeront avec autant de succès du cyclisme à l’automobile puis à l’aviation.

Le sport est, alors, largement inspiré par la société anglaise. Maurice Martin, dans son éloge funèbre, annonce qu’il parle au nom de « l’Union Vélocipédique de France » et au nom du cyclisme étranger représenté par M. le Colonel Saville, « un des plus grands noms de l’Angleterre sportive ». On se rappelle que l’une des premières victoires du jeune lycéen est, en 1890, dans le championnat de fond du « Young-Cycle-Club » bordelais.

Cet aspect, à la fois social et culturel, doit être, aussi, rapporté à des considérations économiques : comment un jeune homme, entre 18 et 20 ans, peut-il, à la fin du 19ème siècle, faire face aux frais causés par tous ces déplacements, en France et à l’étranger, où Cassignard collectionne les victoires ?

 

            Dans « Conseils d’entraînement et relation de son voyage en Europe », Zimmerman (et J.M. Erwin 1895) écrit : « Cassignard passe pour avoir été le meilleur champion que la France ait connu ».

 

 

 références bibliographiques:

. le Véloce Sport n°448 du 5 octobre 1893

."La Flemme", revue paroissiale de St Loubès, article de Eric Verdier

. le site : //gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5666988d/f26, donné par Dominique dans le forum "Jean-Marc Maurin" de "Mémoire du cylisme"

 

 avec l'aimable autorisation de Jean-Marie Letailleur

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



06/02/2012
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