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Francis BRIZON

Francis BRIZON

 

 

            Chez Etche-Ona, à Bègles, à l’occasion d’un repas des Anciens, auquel j’avais été invité par mon ami Christian Bannes, j’ai enfin découvert ce personnage à la fois calme et tonitruant, qui s’appelle Francis Brizon. A cette table que présidaient Albert Dolhats et Pierre Mancicidor, notre homme récita clairement quelques vers du répertoire classique. Etrange association entre le sportif, toujours prêt au démarrage et l’érudit, amoureux d’une envolée lyrique.

            Ailleurs, épluchant « l’Athlète », j’avais relevé l’existence d’un Grand Prix Brizon à St. Jean d’Illac. Et, au Vigean, reçu par Maurice Verdeun, j’avais encore entendu ce nom cité au moment d’avouer l’amertume d’une non-sélection pour les Jeux Olympiques de Londres en 1948. Lors du passage du Tour de France (quand Bordeaux – même doyenne – était encore une ville-étape),  il y eut aussi une exposition dans le gymnase des volleyeurs de St. Jean d’Illac, au cours de laquelle étaient évoqués deux couples de  « père-fils » : les Brizon et les Barjolin…

            En ce début d’août 2012, au moment où se disputent à Londres les J.O., je tente, soixante ans après, de mieux connaître Francis Brizon.

 

            Le père

 

            « mon pauvre père », Georges Brizon, a couru avec Fontan, Cosse, Hourdebaigt, Reboul… Il a fait le Tour du Sud-Ouest et Paris-Marseille. Mais, il y a eu la « Grande Guerre », sa terrible saignée et le « black-out » entre 1914 et 1918.

Originaire de Biscarosse, il a beaucoup travaillé comme « résinier ». En 1934, le Tour de France passe à St. Jean d’Illac. Francis a dix ans et ses parents tiennent le « Café du commerce », en plein centre du village face à l’église. Et, c’est dans ce lieu, qu’il voit défiler A. Magne, les Lapébie, Fréchaut et autre Virol…

 

1926 : victoire de Georges Brizon dans le Tour du Sud-Ouest, il tient dans ses bras Francis âgé de 2 ans. 

 

            Francis Brizon, qui est né le 09/01/1924 à St. Jean d’Illac, est déjà sur un vélo à l’âge de trois ans. Un vélo avec un pignon fixe avec lequel il ne sait pas s’arrêter, mais avec lequel il sprinte pour avertir le garde-champêtre d’un feu. A 12 ans, ayant facilement obtenu son CEP, il répond à son père qui l’interroge sur ce qu’il veut faire plus tard, et qui s’est déclaré prêt à l’aider à continuer des études comme cela a été fait pour sa sœur devenue institutrice : « non, je veux être mécanicien et coureur ».

            Le certificat d’études  a été accompagné par un vélo de course « avec des boyaux ». Et, entre 13 et 15 ans, le jeune Francis est initié par des copains de son père. Il débute en 1941 avec une licence à l’ASPTT et par un premier cyclo-cross pédestre auquel participe Robert Lafforgue (champion de France de la spécialité en 1935 et 1939). Il fait trois tours en tête, mais chute et se classe dixième. Roger Lapébie, de passage « à la maison », prophétise : « on va reparler de Francis ! »

            Lauréat du 1er Pas Dunlop régional devant Mancicidor, il monte à Paris avec son père pour disputer la finale. C’est l’année 1941 et le voyage est balisé par quelques mots nouveaux aux consonnances germaniques : « Kommandantur… Ausweis… ». Sur le circuit de Montlhéry, il y a aussi Robic et Schmitt, huit fois la côte Lapize et un monsieur qui, au bord de la route, crie : « allez, le petit Bordelais ! ». C’est Sylvain Marcaillou, qui a terminé le Tour de France 5ème en 1937 et 6ème en 1939. Francis Brizon se classe troisième derrière Petit et Pouzet, après une chute à 4 km de l’arrivée.

 

1946 : vélodrome du chêne vert à Tarbes, cinq ans après le 1er pas Dunlop, Pierre Mancicidor et Francis Brizon rèunis sous l'oeil de Georges Brizon.

 

           L’année suivante, en 1942, il est champion de Gironde sur route, amateurs.

 

            Le VCL (Vélo Club Levallois-Perret)

 

            En 1943, à l’occasion d’une réunion sur piste au vélodrome de Bordeaux au cours de laquelle il se trouve confronté aux meilleurs amateurs parisiens de l’époque : Carrara, Ferrand, Chapatte, Rioland… au cours de cet omnium, en vitesse, il bat Carrara.

 

Au stade municpal de Bordeaux, d'excellents pistards viennent en découdre sur la piste du vélodrome de Lescure, ici : Bergen, Brizon, Iacoponelli, Lachèze, Durand, Serre.

 

Le grand homme du VCL, Paul Ruinart lui dit : « môme, je te verrai au championnat de France à Montauban ! ». Là-bas, sur la route, il côtoie Geminiani, Brûlé … et abandonne à 10 km de l’arrivée avec José Beyaert (qui sera champion olympique en 1948). Le lendemain, il parvient en finale de la vitesse. Alors, P. Ruinart lui dit : « môme, je te prends au VCL ! ».

            Commence alors la partie la plus intense - en tout cas la plus marquante pour lui – de la carrière de F. Brizon. Il n’est d’ailleurs pas le premier Bordelais à intégrer cette « académie du vélo » : Guy Lapébie, Gérard Virol et Pierre Chazaud l’y ont précédé.

 


 

            Le Vélo Club Levallois-Perret a été fondé en 1891. Son maillot blanc à bande noire a déjà été porté par Louis Trousselier, René Pottier et Lucien Petit-Breton, vainqueurs du Tour de France en 1905-1906-1907-1908.

            En 1911, l’arrivée de Paul Ruinart, ancien bon pistard (Gaston Bénac : « Paul Ruinart est du bâtiment : 15 ans sur route et sur piste »), relance le club qui devient l’antichambre de l’équipe oylmpique nationale. Issu d’une famille d’origine champenoise, c’est un « homme simple et modeste » (P. Lagrue), « doublé d’un philosophe qui sait attendre sans montrer une ridicule impatience aux honneurs » (Marcel Gaitis, 1925).En 1898, il est le vice-président du « syndicat des coureurs » qui siège avenue de la Grande Armée (président : Balajat). Il devient le pilier central du VCL, son « âme même », c’est un manager-né (cf. « culturecyclisme.over-blog.com).

 

M. Paul Ruinart (ici, avec le chapeau sombre à gauche) en compagnie du Président de la FFC, devant lesquels les titulaires de l'équipe du VCL sont "au rapport" (F. Brizon est au milieu des trois à ddroite), l'instant esf solennel.

 

           Le « père la Ruine » fonde un camp d’entrainement à la Celle St. Cloud, où il met en œuvre de nouvelles méthodes parfois rudes, doublées d’une diététique draconienne. Basé à la villa Guibert, ce centre d’entrainement possède aussi un anneau de vitesse de 30m de diamètre (le record de cette piste fut détenu par F. Brizon devant Aubry). En 1929, la course sur route des JO de Paris est dominée par l’Equipe de France, grace à 4 coureurs du VCL : Blanchonnet 1er, Hamel 3ème, Wambst 8ème, Leducq 9ème. A partir de 1930, d’autres champions font honneur au maillot blanc cerclé de noir, comme  André Leducq (1904-1980) et  Georges Speicher(1907-1978) , Tours de France, championnats de France et du Monde, Paris-Roubaix… En 1938-39, Marcel Cerdan s’y installe et conquiert le titre de champion de France poids welters-poids moyens.

            Paul Ruinart (1876-1959) est aussi le promoteur avec Jean Pétavy du « 1er Pas Dunlop », qui, après 1914, est organisé par le VCL. Il repose au cimetière de Levallois (16ème division), où une plaque hommage a été inaugurée le 16 octobre 2004 et un buste du sculpteur B. Potel en place depuis octobre 2011.


 

 

            F. Brizon se souvient :  « nous étions une quinzaine » et, plus particulièrement, du couloir des Anciens,les sentences affichées et apprises par cœur, du rythme des journées : lever à 7 heures et coucher à 21 heures, des températures  glaciales en hiver...

 

Portrait de groupe, le VCL à la Celle-St. Cloud (vers 1943) : J. Baldassari, les frères Lejeune, Pierre Chazaud (en visite), R. Rouffeteau, F. Brizon, J. Prédotal, C. Coste le fanion du VCL, A. Moineau, Laroye, Jeff Adams, Gisluth, H. Defraire, Barreyat.


Et, surtout, Paul Ruinart : «  ce monsieur qui nous apprend le cyclisme, mais aussi l’ABC de la vie ». Francis pense l’avoir sauvé d’une congestion pulmonaire en 1945 et en a gardé les lettres de reconnaissance.

            Basé à Paris, F. Brizon devient un assidu du « Vel d’Hiv » où il remporte la « Médaille » et gagne sa place dans l’équipe première du VCL avec Baldassari, Carrara et Prévotal.

 

 

 

1946 : piste municipale de Vincennes, championnat de France de poursuite olympique, l'équipe du VCL est composée de : Baldassari - Brizon - Defraire - Moineau.

 

Mais, l’époque est incertaine : « les Allemands coupaient la lumière… on se cassait la gueule… »

La piste, mais aussi la route : « je marchais partout », avec des réussites inégales :

 - Paris-Evreux : 1. Milo Carrara… 13. F. Brizon …et, retour à Paris en vélo !

 - Paris-Rouen : dans la bonne échappée, à 10km d’Elbeuf, chute sur les rails du tramway…

 - Gd. Px. de Boulogne-Billancourt : crevaison à St. Cloud, mais 7ème au Parc des Princes…

 

 

            Le retour au pays

 

            Alors, en 1945, c’est le retour à la maison : il n’y avait plus de courses, que des nourritures de substitution : rutabagas, topinambours… « à St. Jean d’Illac, il y a encore un jardin… »

Toujours licencié au VCL, Francis gagne dans sa région : Tarbes, Tartas en 1945, Mimizan, Uza-les-Forges en 1946.

 

1947 : Grand Prix de Mimizan, Francis Brizon avec le bouquet du vainqueur, bien entouré par ces demoiselles et, aussi, par A. Darnauguilhem, R. Dumora et le père : Georges Brizon.

 

En 1947, il court beaucoup sur piste, en omnium avec Babinot et en tandem avec Maurice Verdeun (Casablanca, Paris, en Angleterre). C’est l’année où il reprend à Pierre Chazaud   (1h 08’ 43’’ en août 1937) le record sur Bordeaux-Arcachon : 50 km en 1h 07’ 30’’(my : 44, 430 km/h). Charles Bidon écrit : «  c’est lui qui ramène 4 compagnons sur les 6 échappés… c’est encore lui qui poussait un cri sauvage dans le peloton quand ça ne roulait pas assez fort ».

 

 

1949 : victoire dans Bordeaux-Marmande, Georges et Francis Brizon, Gérard Ferrage.

 

 

            Les Jeux Olympiques

 

            En 1948, les premiers jeux oympiques qui suivent la seconde guerre mondiale doivent avoir lieu à Londres. Début août, à Herne Hill, les résultats sur piste sont marqués par les médailles d’or de Jacques Dupont sur le kilomètre départ arrêté et par Adam-Blusson-Coste-Decanali en poursuite par équipes.

            Cependant, 15 jours avant le début des JO, le sélectionneur Revelly désigne le tandem Dron-Faye, alors que Maurice Verdeun et Francis Brizon pouvaient légitimement espèrer représenter la France dans cette épreuve. « On commençait à faire une équipe » affirme Francis, qui détenait le record de France à tandem et qui avait gagné contre le Danemark, la Suisse, la Pologne, la Belgique et l’Angleterre.

 

1948 : Vincennes, Piste Municipale : le tandem M. Verdeun-F. Brizon, vainqueur du match France-Danemark

 

            Le jeune journal « l’Equipe » croit percevoir les hésitations du « manager olympique », Revelly. Sous le titre « Prigent-Dron, Verdeun-Brizon, X-Y, quel sera le tandem olympique français ? » on est surpris de lire cette déclaration du sélectionneur s’adressant à M. Verdeun : « Si toi et Brizon n’êtes pas sélectionnés, j’espère que ton papa acceptera de nous prêter la machine pour les partants… » Car, « le tandem (la machine) bordelais est le seul dont les cotes sont bonnes pour la piste londonienne » ajoute Claude Tillet, le journaliste.

 

Et le tandem sera : Dron - Faye..!

 

            Et, c’est encore un autre tandem (Dron-Faye) qui est sélectionné et termine 3ème derrière Perona-Terruzi (I) et Harris-Bannister (GB). Quand on pense que le tandem constitué  par Verdeun-Brizon venait de remporter le Gd. Px. de Copenhague, que dans la Grand prix Cyclosport en 1948,  Brizon bat successivement Even, Darrigade, Lognay et Bellanger,  que M. Verdeun sera sacré champion du monde de vitesse amateurs en 1950 et, la même année, vainqueur du Gd. Px. de Paris, on ne peut pas ne pas s’interroger sur la préférence accordée à une paire parisienne…

 

 

1948 : vélodrome de Montendre, Maurice Verdeun, Francis Brizon et Georges Brizon "la Pigne"... toutes les épreuves gagnées !

 

 

            Stayer, un métier d’avenir ?

 

            Cette déception compte pour une bonne part dans la réorientation de la carrière de

F. Brizon. Dès 1944, lors d’une course derrière motos au vélodrome de Bordeaux, Lucien Faucheux, l’ancien sprinter parisien devenu directeur du « Stade municipal », avait conseillé à Francis de se tourner vers le demi-fond et les courses derrière motos commerciales.

 

1949 : vélodrome du "Stade municipal" de Bordeaux, courses derrière grosses motos. Tenu par M. Benassac, Francis, sur les conseils de Lucien Faucheux (à gaucje), "met le pied à l'étrier".

 

            Mais, en 1949, Brizon n’est plus « parisien ». Il porte les couleurs du SA Bordelais et des cycles « « Verdeun ». Lors de la première manche du championnat de France, au Vel d’Hiv, alors qu’il est en tête, il tombe à 10 tours de la fin. Autant dire…

 

"Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,

 Ou comme cestuy-là qui conquit la toison, 

 Et puis est retourné, plein d'usage et raison,

 Vivre entre ses parents le reste de son âge !"

 

Joachim du Bellay (1522-1560), Les Regrets.

 

 

            En 1950 , 1951 et 1952, il poursuit avec plus ou moins de bonheur son « expérience » dans le milieu du demi-fond français, alors dominé par Lesueur et Lemoine. Et, en 1953, après avoir gagné sa série qualificative à Créteil et alors que la finale doit avoir lieu à Buffalo, il reçoit un appel de Raoul Lesueur : « je viens te voir, môme ! ». Derrière ses sourcils noirs, Francis le voit venir… et il ajoute : « en finale, tous les mecs étaient contre moi… ». Aujourd’hui, il redit tristement : « j’ai pris la petite piste… »

 

 

 

1952 : le "Parc des Princes" : à la corde, Francis Brizon, en haut, Ange Le Strat (vainqueur de Bordeaux-Paris 1948).

 

            Il est donc possible que Francis Brizon, malgré ses qualités de vélocité et de démarrage, n’ait pas pu trouver sa place dans le petit monde fermé du demi-fond. Une discipline, qui a connu des périodes fastes, mais aussi des périodes creuses (pas de championnat  « pros » de 1913 à 1920 et, en amateurs, rien entre 1914 et 1958) et qui, aujourd’hui, n’existe plus. Une discipline où les lois du spectacle doivent briser la monotonie du « tourner en rond » au milieu du vacarme des moteurs, en organisant des rebondissements où les coureurs en tête sont remontés par d’autres, que l’on aurait pu croire définitivement lachés.

 

 

            Fin de partie

 

            En réalité, Francis épouse Armande (la sœur de Mme René Berton) en 1953. Ils se retrouvent à la tête de trois commerces : boulangerie-café-cycles… et ils connaîtront dix-huit ans sans vacances.

            En 1956, F. Brizon honore un dernier contrat à Cozes (17), l’affiche est belle :

            « ANQUETIL – L.BOBET – BAHAMONTES – POBLET… »

 

 

Vélodrome GAL à Irun, grandes réunions internationales, les 27 et 29 juin 1954

 "a los cinco de la tarde"... une autre belle affiche !

 

 

            Le 6 octobre 2007, la piste cyclable entre St. Jean d’Illac et Le Las est baptisée :

« piste Francis Brizon », lequel aime à citer De Gaulle : « le champ de l’effort qu’on a semé ».

Et, s’il reprend la parole, c’est pour dire tout en vrac : « j’ai beaucoup souffert… ce vélo, avec une passion que vous pouvez pas imaginer… des vraies valeurs… le cyclisme, c’est la vie… il faut avoir le cœur bien accroché. »

 

P.S. - Par ces temps de forte chaleur, Francis Brizon, sans perdre pour autant de sa verve intarissable, se dit parfois "mal foutu". Comme nous avons réussi à le faire pour d'autres, nous aurions aimé présenter son palmarès complet (ou presque). Las ! le cahier précieusement rempli nous est resté étranger et, sans doute, devons-nous nous rassurer en pensant que l'un ou l'autre de ses deux fils en fera meilleur usage. Si ce n'est sa petite fille, laquelle - génération oblige - a déjà retrouvé son"papy" sur internet. Quant à nous - dont le père, né en 1921, fit des études supérieures d'allemand à la faculté des lettres de Bordeaux au moment de l'occupation allemande- bien que né en 1944 (peu avant la libération de Paris), nous voudrions lancer à son intention, par respect pour son passé sportif et par goût, aussi, de la citation, ces quelques vers de François Villon, extraits de la "Ballade des pendus" :

 

"Frères humains qui après nous vivez, 

 N'ayez les coeurs contre nous endurcis,

 Car, si pitié de nous pauvres avez, 

 Dieu en aura plus tôt de vous merci."



14/08/2012
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